1979, un cabanon sur la plage de Phuket

La crise que nous traversons rend à la nature des milliers de lieux dénaturés par l’homme, les animaux reprennent leurs droits dans les océans, sur les plages, sur les routes et en même temps c’est un dilemme car l’arrêt brutal du tourisme met subitement des millions de personnes au bord de la pauvreté.

Des images de sites encore intacts me reviennent à l’esprit et c’est à la Thaïlande que je songe immédiatement, naturellement, parce que c’est le pays d’adoption de ma famille asiatique depuis 1954 et que j’y ai un lien fort depuis mon plus jeune âge avec des dizaines de séjours passés là-bas.

Ainsi, avec une certaine nostalgie, j’ai vu le pays évoluer année après année. Me revient  en souvenir la majestueuse plage de Phuket désertique alors, en 1979, habitée par quelques buffles et une famille de chauves-souris ayant trouvé refuge dans le cabanon en bambou d’un prince marginal, ami de la famille. De grosses araignées noires avançaient dans la roche. Kata beach n’était alors qu’un endroit isolé, perdu, inconnu. C’était six avant que  le Club Med  y construise son club de vacances qui allait commencer à faire de Phuket un spot de tourisme de masse international. Lorsque j’y retournai en 1993, la plage m’était méconnaissable, hormis les deux pitons rocheux qui encerclaient la douce anse.

Dans les années 80, Chiang Mai était encore une petite ville paisible où circulaient de nombreux cyclos. Je me souviens de ce long voyage en train depuis Bangkok que j’ai refait vingt cinq ans plus tard avec mes enfants, mon mari et ma mère.  Quant à Chiang Rai, la ville où avait choisi de s’installer mon grand-père en raison de son calme et de sa proximité avec le Laos, sa terre natale, elle n’était pas encore le point de départ des fans de trekking.                                                                                                                                                                      

image00008À l’époque, le voyage était quelque chose de rare et de privilégié, j’en avais conscience, même si mes parents, ayant fait carrière dans les compagnies aériennes, avaient de grandes facilités pour voyager.  De tout cela, je n’aimais pas parler, c’était mon monde caché, d’autant que je n’assumais pas vis-à-vis des autres mes origines asiatiques. Je ressentais alors les traits typés de mon père comme une marque de différence non assumée dans le Paris bourgeois du 17ème arrondissement.

Les années ont passé, le voyage s’est démocratisé, il est devenu accessible à un grand nombre grâce ou à cause des compagnies charters. La ligne Paris-Bangkok de Nouvelles Frontières ainsi que les lignes directe vers Phuket en provenance d’Europe a précipité des milliers de touristes dans l’ancien Royaume du Siam. Jusque-là Pattaya avait l’exclusivité d’un tourisme de masse suite au départ des G.I. dans les années 70. La Thaïlande, comme beaucoup d’autres pays, a alors développé des infrastructures hôtelières oscillant entre le luxe et le très bas de gamme, notamment au bord de la mer, attirant les touristes avec leurs devises, à travers le slogan Amazing Thailand. La province de Krabi et la mer d’Andaman au sud de Phuket restaient encore préservées avec des centaines d’îles intactes inhabitées ou peuplées de quelques pirates échoués. Un camarade d’enfance de mon père du Collège de l’Assomption à Bangkok en était devenu le gouverneur et nous invitait à la fin des années 90  à découvrir ce joyau incroyable de beauté. En 2018, bien que mon père nous en dissuadât et refusait de venir avec nous, nous décidions de faire découvrir cet endroit à nos enfants. Nous séjournions sur le site somptueux de Railey qui faisaient face aux mythiques pitons rocheux. Le site était sublime mais il nous fallait en profiter au petit matin ou le soir pour éviter le nombre massif de touristes chinois et d’expatriés venus se détendre à l’occasion du nouvel an chinois. Le nombre de bateaux à moteur attendant la course était effrayant. Plusieurs fois durant ce séjour nous avons été contactés via Facebook par des connaissances bordelaises qui se trouvaient dans les parages.

Avec la crise du Coronavirus, la Thaïlande a dû prendre des mesures pour protéger sa population et fermer tous ses lieux touristiques emblématiques. Alors que le tourisme en Thaïlande représentait, il y a encore quelques semaines, 14% de son PIB, il ne reste actuellement quasiment plus de touristes. Les hôtels, les restaurants ont fermé et des mesures de couvre-feu strictes ont été mises en place dans plusieurs provinces.

Lorsque je vois sur les réseaux sociaux les photos des plages désertes habitées par des nids de tortues je m’en réjouis et me revois transportée quarante ans auparavant. Lorsque j’ai mon oncle de Chiang Mai au téléphone, j’ai du mal à me dire que là-bas il n’y a plus de gargotte où manger une soupe et que les rues normalement grouillantes de monde sont vides. Et puis je pense à tous ces Thaïs, dorénavant et pour combien de temps sans travail, sans protection sociale pleurant les touristes qui les font vivre. Je pense au ravage que cette crise sanitaire devenue économique et donc sociale pourra avoir sur les populations les plus vulnérables. Je me dis qu’aucun décalage horaire dans monde ne protège les personnes les plus exposées aux conséquences de ce que nous traversons.

Dans ces conditions, je me demande quel serait le prix à payer pour espérer un monde plus juste pour l’homme et pour la nature sans laisser en détresse des millions de personnes.

                                                                                                                                                            

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